A propos du dossier Israël-Palestine de Mission N°227
Le DEFAP, le département missionnaire des protestants français, publie le mensuel d’information « Mission ». Le numéro 227 de janvier/février 2013 comportait un dossier sur le conflit israélo-arabe. Un dossier dont bon nombre d’éléments dénotent un antisionisme radical, le même antisionisme que celui qui prévaut au Conseil Œcuménique des Eglises (COE) et qui imprègne l’idéologie des membres de son Programme d’Accompagnement Œcuménique en Palestine et Israël (EAPPI).
Le dossier sur « Israël-Palestine » dans le Mission N°227 de Janvier-février 2013 ne peut passer inaperçu.
Défendre et mettre en valeur les équipes EAPPI est une cause on ne peut plus honorable. La situation des Arabes palestiniens est depuis des dizaines d’années un scandale de longue durée.
Ce qui pose problème dans ce dossier, c’est le fait que la cause de ce scandale est présentée d’une façon (trop) évidente comme venant, à la base, exclusivement d’un sionisme fondamentalement illégitime et immoral, depuis son origine jusqu’à aujourd’hui.
On peut penser que le sionisme est fondamentalement illégitime et immoral. Mais dans ce cas il faut assumer ce choix et ne pas tenter de le fonder sur une analyse historique biaisée qui se voudrait objective.
Or plusieurs éléments de ce dossier font appel à des éléments de l’histoire du conflit qui, pour le moins, prêtent à caution.
En premier lieu, Jean Pileur explique que la Palestine a subi une « invasion » d’immigrés juifs préjudiciable à cette terre et à ses habitants. Or dans le même temps, la Palestine a connu une forte immigration venant des pays arabes voisins, notamment d’Egypte, mais aussi de Syrie, du Caucase, du Maghreb, etc… Quand il écrit que pendant que la population juive a été multipliée par 11, la population arabe ne l’a été « que par 2 » en une trentaine d’années, cela démontre une erreur d’analyse démographique. Une population qui double en 30 ans, à cette époque, c’est plus qu’exceptionnel.
Le taux d’accroissement fut du côté arabe particulièrement élevé, correspondant pour l’époque à une forte natalité et une très forte immigration, simplement exceptionnelle. En 1948, près de la moitié de la population arabe de Palestine était formée d’immigrés de la première ou de la deuxième génération. Il ne fallait avoir habité la Palestine que depuis deux ans seulement pour être déclaré réfugié arabe en 1948-49 auprès de l’UNRWA.
Cela n’est pas un détail, quand on sait qu’au 18ème siècle et jusqu’au milieu du 19ème siècle, la Palestine était une région d’une grande pauvreté, terre d’émigration, avec une population en baisse. C’est pour une bonne part l’essor apporté par le sionisme qui inversa les flux migratoires non-juifs en Palestine.
Soit « l’invasion » juive est illégitime, comme le laisse entendre l’article, et dans ce cas l’immigration arabe, caucasienne etc… l’est aussi, soit elle ne l’est pas, et dans ce cas le problème palestinien est ailleurs.
L’entreprise sioniste, au début du 20ème siècle, est montrée comme une entreprise agressive, violente. En un raccourci trompeur, on lit que « les nouveaux venus [juifs]… se lancent dans le terrorisme » contre les Arabes. Il y a « l’outrecuidance agressive des sionistes ». Ce cliché raccourci est erroné d’un point de vue historique.
La violence fut d’emblée la réponse des Arabes face aux implantations juives, ce dès le tout début du 20ème siècle. Il a fallu attendre le milieu des années 1930 pour que naisse un terrorisme juif, en réponse à des décennies de violence antijuives et de massacres. Il n’est aucunement question ici de trouver une quelconque justification au terrorisme juif. Seulement, il est faux de dire que le mouvement sioniste est à la base, au départ, un mouvement violent et agressif.
Nous sommes bien d’accord sur le fait que le développement du sionisme en Palestine a posé et pose encore de sérieux problèmes d’ordre politique, social et économique. Ce développement n’est pas sans injustices.
Mais le cours des événements aurait pu être différent sans la culpabilité des uns et des autres.
Force est de constater que toutes les tentatives de concilier le développement sioniste et le développement arabe en Palestine s’est heurté à l’intransigeance arabe contre tout compromis d’une part, et à l’intransigeance sioniste pour une souveraineté juive séparée d’autre part. Intransigeances aggravées par un fossé culturel considérable entre les deux camps.
Le mouvement national arabe palestinien, c’est ainsi, fut dominé dès les années 1920 par le clan Husseini, violemment antijuif, contre les modérés et le clan Nashashibi, davantage enclins à un compromis. Ce conflit n’est pas complètement compréhensible sans l’intégration du racisme antijuif, à la fois culturel et religieux, très présent dans une large part du monde arabe, chrétien comme musulman, et ce bien avant l’avènement du sionisme. ‘’L’enfant mort-né’’ était le surnom donné aux Juifs au début du 20ème siècle en Palestine.
Le rejet d’une souveraineté juive en Palestine par les Arabes n’était pourtant pas forcément inéluctable, en témoigne les négociations entre les dirigeants sionistes et le Roi Abdallah de Jordanie, homme de paix isolé dans le camp arabe (il fut assassiné en 1951 par un homme de main du clan Husseini).
Un dernier point de l’article de M. Pileur pose problème. Il écrit que les armées arabes ont attaqué l’Etat d’Israël naissant pour « venir au secours des Arabes de Palestine ». Là encore, il s’agit d’un regard erroné sur l’histoire du conflit.
Cette invasion arabe n’était pas défensive, mais une agression annoncée, préparée, revendiquée, assumée, dont le but était de mettre un terme à l’existence de l’Etat d’Israël naissant. Quant aux toutes premières violences du conflit, au lendemain du vote de l’ONU en novembre 1947, elles sont venues du côté arabe, qui a manifesté logiquement son refus du Plan de partage.
Monsieur Alexandre confirme cette approche erronée de l’histoire quand il écrit « La guerre, en dépit de l’intervention d’armées arabes venues secourir les Palestiniens,…. ». Cela ne correspond pas à l’histoire. La réalité historique est « Malgré l’appui de 4 armées arabes, les milices arabes de Palestine n’ont pu mettre un terme à l’indépendance de l’Etat d’Israël. » On peut tordre dans tous les sens l’histoire, les faits sont têtus. Les Juifs ont accepté le Plan de partage et leur action militaire était avant tout défensive.
Quant à « l’exode forcé de 700.000 des leurs », voici ce qu’en dit Sari Nusseibeh dans son livre ‘’Il était un pays, une vie en Palestine’’. Dans ce livre, Sari Nusseibeh, l’actuel Président de l’Université arabe de Jérusalem Al Qods, sur la base des mémoires de son père (nationaliste arabe ayant vécu le conflit aux premières loges, il perdra une jambe en combattant les sionistes), rapporte : « Beaucoup d’Arabes furent expulsés sous la menace d’une arme même si bon nombre d’entre eux quittèrent leurs foyers de leur propre chef (comme souvent lorsque s’annonce un conflit ou une catastrophe naturelle) en supposant qu’ils y reviendraient, sitôt le calme rétabli. Ils ne se doutaient pas de ce qui les attendait. Ben Gourion estimait leur expulsion nécessaire, or la guerre [déclenchée par les Arabes, faut-il le rappeler] rendait la chose faisable. L’ordre en fut donné par des politiciens et des militaires qui cherchaient avant tout à rendre leur Etat démographiquement viable ; pas par des bandits remplis de haine. »
On a le droit de croire que le sionisme et l’Etat d’Israël sont illégitimes (contre le vote de l’ONU), mais il faut alors l’assumer, le dire clairement, et surtout sans prendre des libertés avec l’histoire.
Dans son article, Jean-Luc Blanc évoque la paranoïa pathologique des Juifs en citant Gabriel Banon. « Les racines de la victimisation et de la persécution remontent à des années lumières. On les trouve déjà dans les récits bibliques. Elles se transmettent à travers les générations et se perpétuent… »
C’est vrai, on se demande pourquoi les Juifs cultivent cette paranoïa. En plus, c’est un Juif qui le dit… Tout cela n’est pas très sérieux. Il suffit d’étudier un peu l’histoire du peuple juif pour se rendre compte qu’il a un destin plus que singulier sur cette question, et il n’est pas très malin d’en faire un peuple de quasi malades mentaux.
« …la majeure partie des Israéliens est convaincue que, s’ils en avaient les moyens, les Arabes jetteraient tous les juifs à la mer. », ce qu’aucun parti politique palestinien n’a jamais dit. »
Je vous laisse découvrir des extraits de la charte de l’OLP (toujours en vigueur) et du Hamas. Il est vrai que pour l’OLP, ce n’est pas tous les Juifs qui seraient rejetés à la mer, mais seulement ceux arrivés après le début de l’invasion sioniste, à la fin du 19ème siècle !… (article 6).
Quant à la Charte du Hamas, elle prône le djihad pour libérer toute la Palestine ainsi que l’assassinat des Juifs.
Quand on voit ce qu’un Saddam Hussein a pu faire contre ses propres citoyens (gazage à grande échelle de Kurdes et de chiites), quand on voit comment les Libanais ont pu se massacrer entre eux, comment un Bachar el Assad peut massacrer sa propre population, quand on entend le délire mystico-meurtrier d’un Ahmadinejad, on se dit : quelle idée bête en effet de penser que les Juifs risqueraient quoi que ce soit si jamais ils devenaient inférieurs militairement et perdaient une guerre !
Le portrait que dresse M. Blanc de Yasser Arafat ne peut que laisser perplexe. Il lui reproche « sa tendance à fermer les yeux sur la corruption qui l’entourait… ». Mais il était lui-même aux commandes d’un système très corrompu, qui a fait de lui une des plus grandes fortunes mondiales. Il souhaitait « un Etat palestinien de démocratie populaire, où vivraient sans discrimination Juifs et Arabes… ».
Qui peut croire un tableau aussi angélique ? Même les observateurs les moins enclins à une quelconque sympathie pour Israël admettent son ambiguïté, son double discours en arabe (haine des juifs, éradication de l’entité sioniste, promotion du terrorisme etc…) et en anglais (paix, démocratie, etc…). Il y aurait beaucoup à dire sur le personnage.
Face à cet homme épris de paix et de démocratie, les sionistes et l’Etat d’Israël ne peuvent qu’apparaître effectivement comme d’horribles fauteurs de guerre, ennemis de la paix. Vision simpliste mais efficace.
Gilbert Charbonnier s’inquiète de l’avenir des chrétiens en Terre Sainte. Il a raison. Le problème est que pour lui, le fait que cet avenir soit compromis n’est dû qu’à l’occupant israélien. « A terme, l’occupant israélien a le pouvoir de réduire la Palestine-Israël à une Terre sainte de pèlerinage chrétiens, vidée de ses occupants chrétiens. Mais c’est un péché. Et je crois à la victoire de la justice et de la réconciliation. »
Hélas ce diagnostic ferme les yeux sur un danger bien plus grave pour les chrétiens de Palestine. Quelques faits, bien réels : La population chrétienne de Jérusalem-est entre 1948 et 1967, sous administration arabo-musulmane, a été divisée par deux. Depuis 1967, elle a augmenté. La population chrétienne de Bethléem a chuté dès lors que la ville est passée sous administration de l’Autorité palestinienne au début des années 1990. Le seul pays du Proche-Orient où la population arabe chrétienne augmente, c’est Israël.
Comprenne qui pourra. Mais une erreur de diagnostic engendre fatalement de mauvaises solutions. L’antisionisme radical est une très mauvaise solution au problème des chrétiens du Proche-Orient.
Enfin dernier point problématique du dossier. M. Charbonnier dit qu’« il y a les fanatiques islamistes, jihadistes, mais aussi les sionistes juifs et chrétiens. » Mettre ainsi sur le même plan d’égalité des fanatiques meurtriers et des sionistes juifs et chrétiens n’est ni juste, ni sérieux. Cela opère d’un antisionisme ‘’démonologique’’.
Mais M. Charbonnier et le journal Mission savent-ils bien ce qu’est le sionisme, ce qu’est être sioniste ? Le sionisme est le mouvement politique et religieux né au 19ème siècle qui a œuvré à la restauration nationale du peuple juif en Palestine et par là même, permit la création de l’Etat d’Israël.
Aujourd’hui est sioniste, juif ou pas, celui qui croit légitime l’existence de l’Etat d’Israël, votée en 1947 à l’ONU, et souhaite sa pérennité, sans pour autant approuver toute sa politique. Est sioniste celui qui est favorable à l’existence d’un Etat juif en Palestine. A sionisme, le Robert dit « mouvement politique et religieux visant à l’établissement puis à la consolidation d’un Etat juif en Palestine ». A sioniste, il dit « favorable au sionisme ».
En Israël, par exemple, le parti Meretz de gauche, très enclin à la paix avec les Arabes palestiniens et contre les implantations juives illégales en Cisjordanie, est qualifié à juste titre de parti de la « gauche sioniste’’, car revendiquant et défendant l’existence de l’Etat d’Israël.
Itzhak Rabin et Shimon Pérès, prix Nobel de la paix avec les Accords d’Oslo, sont des dirigeants israéliens sionistes fondateurs de l’Etat hébreu.
Etre sioniste ne signifie pas être forcément partisan du Grand Israël (de la Méditerranée au Jourdain), loin s’en faut. Etre sioniste ne signifie pas approuver toute la politique israélienne, notamment dans les territoires palestiniens. Certains même la combattent vigoureusement, au non du sionisme même.
De nombreux non-juifs sont sionistes, notamment parmi les catholiques et les protestants. Parmi les plus célèbres, citons le philosophe Jacques Maritain, ou Jacques Ellul. Les Amitiés judéo-chrétiennes ‘’regorgent’’ de catholiques et de protestants sionistes, pasteurs, prêtres et laïques.
Parmi les musulmans sionistes, c’est à dire favorables à l’existence de l’Etat d’Israël (il y en a soyez-en sûr), il en est même de très convaincus et militants, comme l’universitaire musulman italien Cheik Abdul Hadi Palazzi, sunnite, ou encore Cheik Abdul Aziz Bukhari, qui dirigea l’Ordre soufi en Israël (décédé en 2010). Citons encore le village arabe musulman israélien Abou Gosh, sioniste dès la première heure. Il y en a en réalité bien plus qu’on ne pense, en Israël et hors d’Israël, mais anonymes bien souvent par peur de représailles. La majorité des Arabes de Jérusalem préféreraient être citoyens israéliens plutôt que citoyens d’un Etat arabe palestinien.
Il y a différents degrés dans l’adhésion au sionisme. On peut être sioniste plus ou moins sceptique, sans grande conviction, on peut être sioniste modéré, sioniste militant, ou encore bouillant, voire extrémiste ou fanatique. Mais cette malheureuse phrase de M. Charbonnier laisse entendre que c’est quelque part un ‘’crime’’ d’être sioniste.
Cette phrase n’est pas anodine.
Elle n’est pas une erreur. Elle est cohérente avec l’ensemble du dossier qui exprime, à travers ses articles, une opinion : le sionisme et l’Etat d’Israël sont illégitimes et immoraux, dès le début. Anomalie ou erreur de l’Histoire, on en déduit qu’ils ne devraient pas exister. Pacifiquement… Dont acte.
En conclusion, nous croyons que cette approche manichéenne du conflit ne sert pas la paix. Elle conforte le camp arabe palestinien dans un éternel rôle de victime innocente, reculant ainsi son accession à un statut de peuple responsable politiquement et économiquement. En réalité, il nous apparaît plutôt que le peuple arabe palestinien est d’abord otage de l’antisionisme radical, depuis le début.
Elle diabolise le sionisme et l’État d’Israël, cultivant ainsi des ressentiments qui ne peuvent rester sans effets dommageables, c’est le moins qu’on puisse dire. Cette approche contribue à radicaliser tout le monde.
Luxeuil les Bains, le 3 mars 2013
Jean-Daniel Chevalier © Primo, 11-03-2013